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Le beau coup de plume de Jean-Yves !

Publié le 25/10/2013 à 09h28, dans Chroniques | par Jean-Philippe Ségot
Le beau coup de plume de Jean-Yves !Un délicieux canard laquais © DR

En ce dimanche, mon vieil ami Jean-Yves Viollier fête ses 60 ans dans une bergerie du coin avec les amis de toute une vie…

Jean-Yves, l’un de mes meilleurs amis, que je connais depuis son adolescence... Et même si « générationnellement » cela ne colle pas (!), en tout cas j’ai la certitude qu’il est mon ami de toute une vie et sa jeunesse d’esprit – ce côté « ado-anar » insupportable mais si délectable… – en est une preuve telle, que je mets tout fonctionnaire de l’état-civil au défi de me prouver le contraire.

Et si l’on juge un homme à ses amis, je dois dire qu’en ce dimanche d’automne basque, tous ses amis avaient – sans exception – une vraie bonne gueule !

Mais l’autre événement de sa vie, en ce mois d’octobre, est la sortie de son bouquin Un délicieux canard laquais !

 

Difficile d’écrire sur le livre d’un pote, surtout s’il est mauvais…

Mais voilà, son livre, ce premier roman, est un petit bijou de plaisir, de bonheur et de cancans… ce qui est bien normal quand on écrit sur un canard, laquais ou pas…

Jean-Yves, vous le savez probablement, a été un collaborateur du Canard Enchainé pendant une bonne vingtaine d’années après avoir usé ses crayons à L’Equipe et y avoir rencontré sa femme, Françoise (son meilleur souvenir là-bas !).

Jean-Yves est parti du Canard, l’année passée, après avoir claqué quelque peu le bec du palmipède. Parce que Jean-Yves, s’il est toujours attaché à ce titre de presse qui fait rêver, est un peu fâché de ce que les hommes qui le dirigent en ont fait. Dur d’avoir des principes, une grande intégrité, une philosophie de vie, et de se rendre compte qu’un journal est avant tout une entreprise où l’argent, le pouvoir, les arrangements entre dirigeants, ne sont pas un modèle du genre !

Finalement, Jean-Yves me fait penser à l’histoire des petits chatons… (Un jour une institutrice soviétique demande à une de ses élèves : « Alors, comment se portent aujourd’hui  tes petits chatons soviétiques ? » « Bien madame, répondit-elle, mais ils ne sont plus soviétiques ! » « Ah bon ? dit la maîtresse, interloquée… Mais pourquoi ? » « Parce qu’ils ont ouvert les yeux madame ! »)

Donc notre jeune retraité de la plume canardienne, s’est fendu d’un ouvrage où il dit ce qu’il avait sur le cœur. Et non seulement, il le dit avec talent, style, et esprit, mais il a choisi d’en faire un roman, ce qui est bien plus fin et intelligent qu’une enquête qui n’aurait pas eu la même saveur…

Non seulement, il a su créer une galerie de personnages irrésistibles, mais il fait voir à ses lecteurs de l’intérieur de son âme et des couloirs du journal. Jean-Yves est devenu Pierre Pica, journaliste à L’Exemplaire.

C’est un voyage en Absurdie, passionnant, qui se lit justement comme un… roman !

Le rythme est bon, rapide et les aventures de ce journaliste démontrent que, souvent, ceux qui se veulent exemplaires ne le sont guère…

Ainsi la direction organise deux fois par an, La fête des pralines dans les locaux du journal, un moment où l’on se goberge et surtout, où l’on on attend son chèque de prime dont le patron fixe – selon son humeur et l’estime qu’il a de vous – le montant : « Commence alors le défilé des vieux messieurs prostatiques, soudain pris d’une pressante envie. Car dans ce journal, seulement peuplé de belles âmes engagées, ouvrir ostensiblement son enveloppe pour regarder le montant du chèque reçu serait considéré comme une totale faute de goût, l’argent restant un tabou absolu à n’évoquer sous aucun prétexte entre gens de bonne compagnie.

Je ne me lasse pas, d’année en année, du spectacle des rédacteurs sortant du petit carré d’intimité la mine déconfite ou le sourire aux lèvres. Comme tous les autres, j’ai soigneusement vérifié, le matin de la fête, le montant de ma prime de l’année précédente… Et éprouve, comme tous les autres, la nécessité d’une pause pipi à peine l’enveloppe obtenue. Le nouveau chiffre que chaque rédacteur a sous les yeux, selon qu’il sera stable, en hausse ou en baisse, lui permettra de savoir immédiatement s’il est en cour auprès du monarque. Mais jamais personne ne demandera le lendemain ou les jours qui suivent la moindre explication sur cette manne qui peut représenter annuellement près de la moitié des revenus du salarié. “J’aime bien donner des primes”, avoue en toute ingénuité, Félix. Les salaires de L’Exemplaire n’évoluant jamais et les primes constituant la seule variable d’ajustement, il a effectivement inventé un système merveilleux pour assagir les pires récalcitrants et étouffer toute velléité de contestation.  »

Voilà une façon de tirer sa révérence d’une façon très drôle, très vraie et que tout lecteur du Canard lira en se tordant de rire. Un livre un peu potache, mais d’un potache de grand talent, jamais méchant même s’il est parfois, dans son écriture, bien cruel !

Jean-Yves ne se prend pas au sérieux et démontre dans son ouvrage que ceux qui s’y prennent un peu trop sombrent souvent dans le ridicule…

Jean-Yves a structuré son livre en trois parties. De « la romance » qui raconte sa joie de rejoindre une rédaction aussi prestigieuse, aux « doutes » qui vont apparaître dès qu’il ouvre les yeux, puis enfin « la rupture » où l’envie de se regarder le matin avec estime dans la glace de sa salle de bain, l’oblige à déguerpir de cette atmosphère où il aurait pu perdre pour toujours cette ardeur qui a fait de sa passion d’enfance son métier.

Dans les dernières pages de son bouquin, Jean-Yves nous livre une jolie philosophie du métier : « Un bon journaliste, pour moi, c’est un journaliste qui dès l’enfance n’en fait qu’à sa tête, qui épuise ses parents à force de pourquoi, qui sec creuse la tête pour ridiculiser se professeurs, qui lit par principe les livres qui ne sont pas au programme ? “Un enfant prometteur, c’est un enfant qui dit non, qui a cette capacité à refuser l’ordre naturel des choses”, m’avait dit une pédiatre à propos de mon fils. La phrase m’a marqué ? J’aime les téméraires, les risque-tout, ceux qui ne rêvent que de franchir la ligne jaune. Je déteste les ratés de l’ordre établi, ceux qui écrivent pour être admirés de leurs concierges ou pour monnayer une gloire illusoire. Je respecte un journaliste qui a des convictions même si elles sont à l’opposé des miennes. Un journaliste c’est Athos, Porthos et Aramis réunis mais en aucun cas Antoine Pinay ou Edgar Faure. »

Et notre d’Artagnan de la plume de conclure ainsi : « Grisé par le spectacle de l’océan, et soudain envahi par un sentiment de bonheur immense, je décide sur le champ de changer la messagerie d’accueil de mon téléphone portable. Sur fond de mouettes criardes et de fracas des vagues, mes interlocuteurs pourront désormais entendre : Pierre Pica, homme libre… »

Oui, 60 piges Jean-Yves ! Mais l’important mon canard, c’est de n’être pas devenu un vieux con !

Jean-Yves signera son livre à la Maison de la presse de Biarritz, le samedi 26 octobre de 16 à 18 heures.
Un délicieux canard laquais. Roman satirique. Editions du Toucan. 16€.

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